Une nouvelle inédite de “La favorite” : Les premiers orphelins

J’ai eu du mal à refermer les portes de l’histoire d’R’yline et de Kamal, alors un chapitre de plus est né. Une histoire qui, je l’espère, vous séduira tout autant que mon roman.

Belle lecture !


Aujourd’hui, ce pour quoi ils avaient travaillé d’arrache-pied durant de longs solaris allait
enfin prendre tout son sens. R’yline se réveilla exhalté à l’idée d’accueillir ses premiers
protégés. Pourtant à mesure que le moment approchait, elle sentait son ventre se nouer.
Peu avant l’arrivée du bateau, Dolène vint la trouver afin d’aller ensemble à
l’embarcadère. R’yline s’arrêta sur le perron. Le bateau n’était pas encore en vue.
— Je suis tellement nerveuse ! s’exclama R’yline en faisant les cent pas devant le
perron.
Dolène mit une main sur son épaule et lui o􀆯rit un sourire bienveillant :
— Tout va bien se passer. Ils doivent être bien plus impressionnés que nous.
— Mais toi, tu as déjà eu des enfants ! Même si ce ne sont pas les miens, suis-je à
même de m’en occuper ? Quelle idée…
— R’yline, ça va aller, la coupa Dolène pour stopper les cogitations anxieuses de la
Naïadienne. Tu te fais du mal et, si tu es aussi nerveuse devant eux, c’est sûr qu’ils
vont stresser.
R’yline s’arrêta, le corps tendu, le visage tourné vers son interlocutrice.
— J’y arrive pas ! repartit la Naïadienne en levant les bras au ciel. Pourquoi Kamal a
dû s’absenter justement ce solaris-là ?!
— Tu sais très bien pourquoi. Tu as vu sa déception quand il a reçu la missive le
sommant de revenir au palais pour régler le di􀆯érend provoqué par les résultats
des élections.
— Je sais, sou􀆯la R’yline. C’est injuste qu’on lui impose ça, il aurait dû être avec nous.
J’espère que tout sera vite remis en ordre. Même s’il doit aussi rappeler les
engagements pris pour protéger mon peuple, suite aux crimes commis contre les
exilés en route vers notre terre natale. Malheureusement, je pense qu’il ne sera
pas rentré avant une dizaine de solaris…
Une chape de tristesse s’abattit sur ses épaules. Trop de temps séparés. Trop de meurtres
et de malheurs autour d’eux.
— Accueillons-les au mieux, c’est le plus beau cadeau que l’on puisse lui o􀆯rir. Ainsi
qu’aux enfants.
R’yline trouva un regain d’énergie positive dans les mots de Dolène. Leur projet était un
espoir, un lieu de joies et non plus de sou􀆯rances. Elle ferait en sorte d’aider à panser les
plaies de ces orphelins.
— Tu as raison, merci Dolène.
— Merci à vous de nous o􀆯rir cette vie !
Dolène crispa les poings.
— Cette nuit encore ? s’enquit R’yline avec sollicitude.
— Oui, murmura Dolène, en baissant la tête.
— Je suis désolée.
Elle passa la main dans le dos de la mère de famille.
— Avec le temps, cela se calmera la rassura R’yline.
— Espérons-le. Ces cauchemars de guerre sont une plaie pour lui et pour nous tous !
Ils réveillent nos aînés en panique avec ces hurlements. Je sou􀆯re de le voir ainsi,
mais je suis aussi fatiguée de ces réveils nocturnes. Heureusement, il y a du mieux
depuis que nous sommes arrivés ici. Et c’est grâce à Kamal et à toi. Nous avons
une bonne place ici. Il pourra amoindrir le souvenir des horreurs de la guerre.
— Cette invasion a vraiment été une malédiction pour tous. Moi qui pensais que seul
les Naïadiens avaient sou􀆯ert… Ce ne sont que quelques opulents qui ont profité
de cette conquête, tous les autres, Eflammes et Naïadiens, y ont perdu une part
de leur âme.
— Et pourtant, certains recommencent sur les routes…
— Ils sont punis pour ces crimes, Kamal y a veillé et continue d’être le garant de ce
changement. Nous devons voir les avancées, ruminer ne fera que ruiner notre
santé. Et nous en avons besoin pour les tornades qui vont bientôt surgir sur le
domaine.
En repensant aux orphelins, une nouvelle bou􀆯ée d’angoisse la su􀆯oqua. R’yline reprit
ses aller-retours sur les pavés gris clair.
— Tu… commença Dolène avant de s’arrêter.
— Vas-y, parle ouvertement. Tu sais que je préfère les phrases directes.
Dolène soupira. Ses épaules s’a􀆯aissèrent.
— J’allais te demander comment tu faisais avant de recevoir un homme dans ta
couche. Je suppose que tu avais des astuces pour…euh…
— Pour être leur fantasme et non l’angoissée qu’ils auraient fui.
— Je… oui. Je ne l’aurais pas exprimé ainsi, mais oui, dit Dolène mal à l’aise.
— Ne t’inquiète pas, je suis en paix avec mon ancienne vie, je t’ai déjà dit qu’on
pouvait en parler. Bien sûr, j’aurais préféré que… que cela n’advienne pas, mais
ignorer cette partie de ma vie ne mène que vers une impasse. Et puis… j’ai
rencontré Kamal sur mon chemin.
— Je suis toujours impressionnée par cette force et cette résilience que tu as en toi !
— Merci, répondit simplement R’yline en enlaçant celle qui était devenu son pilier
dans ce projet fou dans lequel ils s’étaient lancés.
Sentant un sou􀆯le nerveux prêt à déferler de nouveau, R’yline s’assit sur la marche la plus
haute du perron et ferma les yeux : l’eau jaillit de ses mains pour créer de véritables
arabesques aquatiques.
— C’est magnifique R’yline ! s’extasia Dolène.
L’intéressée ouvrit alors les yeux. Les volutes créées par sa volonté dessinaient un
tableau ondoyant dans le ciel parsemé de nuages. Une larme roula sur sa joue avant de
tomber sur la pierre. C’était toujours une sensation étrange que d’utiliser son Essence en
toute liberté. Le sentiment de transgression et de danger se terrait toujours en elle à
chaque utilisation. Les solemnums de servitude avaient laissé des traces plus profondes
qu’elle ne l’aurait voulu.
— Regarde, le voilier apparaît dans la crique ! s’écria Dolène en pointant un doigt
dans la direction du vaisseau qui venait d’entrer dans leur champ de vision.
Elle ne laissa pas le temps à R’yline de réfléchir, et lui attrapa la main pour la tirer jusqu’à
l’embarcadère tout juste remis en état. Quatre enfants étaient du voyage. R’yline, Kamal,
Dolène et Melghor avaient décidé qu’il fallait envisager des arrivées progressives afin
d’intégrer au mieux les enfants et d’o􀆯rir la transition la plus douce possible. Les conseils
des aînés avaient été très précieux afin d’o􀆯rir un cadre de vie adapté à de jeunes enfants.
Lorsqu’elles arrivèrent sur le ponton, le bateau n’était plus qu’à quelques toises. R’yline
plaça ses mains devant elle en direction du navire. Aussitôt ce dernier décéléra en
douceur et utilisa le courant marin créé par la Naïadienne afin de porter l’embarcation à
quai. Les marins, bien que surpris, gardèrent leur réflexes aguerris et sautèrent
prestement, bouts en main, afin d’amarrer le petit vaisseau. La rampe d’accès à peine
installée, les enfants débarquèrent lentement, encadrés par les gardes chargés de les
protéger. Le coeur d’R’yline se serra. Ce n’était pas les meilleures conditions pour les
rassurer, mais vu les tensions ambiantes c’était le plus sûr pour eux.
Elle identifia sans mal Félor plus grand d’une bonne tête, âgé de dix solemnums. Ses
parents avaient été exécutés pour avoir soutenu la cause Naïadienne. Lui, vendu à une
famille bourgeoise comme esclave. Celle-ci n’avait été que trop heureuse de s’en
débarrasser en apprenant l’ouverture de l’orphelinat, son esprit de rébellion lui devenait
insupportable. Les jumeaux J’islaine et G’rald, tout juste quatre solemnums, se tenaient
par la main jetant des regards tout autour d’eux avec curiosité. Des Naïadiens dont les
parents avaient péri avant qu’ils n’atteignent la frontière pour rentrer en Terres d’Osany.
Enfin, Flodal, sept solemnums, venaient de perdre ses parents dans un tragique accident
de la route. En retrait, l’un des gardes fut obligé de le pousser pour le faire avancer.
Devant l’immobilisme d’R’yline, Dolène prit les choses en main. Elle salua les hommes
puis s’avança vers Félor en le regardant avec douceur. Elle lui ébouri􀆯a rapidement les
cheveux et lui demanda :
— Peux-tu donner la main à J’silaine pendant que je donne la main à son frère pour
vous guider vers votre nouvelle maison ?
Il hocha la tête et glissa ses doigts dans ceux de la fillette qui lui sourit en secouant leurs
bras joints. Dolène versa le solde aux marins une fois les a􀆯aires débarquées. Melghor et
sa petite tribu viendraient remonter sous peu les provisions et les maigres e􀆯ets des
enfants.
R’yline ne savait toujours pas quoi faire, paralysée à l’idée d’une maladresse qui pourrait
raviver les sou􀆯rances de ces enfants. Elle vit Dolène se placer de l’autre côté de G’rald,
attraper la main du petit garçon et tendre l’autre bras vers Flodal pour l’inviter à se joindre
à eux. Ce dernier recula d’un pas.
Sans comprendre ce qui l’animait, R’yline se dirigea aussitôt vers le petit Eflamme. Un
peu avant d’arriver à sa hauteur, elle s’agenouilla. Il recula davantage, mais percuta le
garde placer derrière lui. R’yline repensa au tour d’écurie qu’elle faisait petite avec son
père, la joie et l’apaisement que lui o􀆯raient ces animaux. Elle sourit et proposa en
pointant un bâtiment adjacent à l’habitation principale :
— Nous avons deux chevaux dans l’écurie là-bas. Il va bientôt être temps de les
nourrir. Veux-tu m’aider à leur donner à manger ?
Toujours sur la défensive, le garçon ne bougea pas.
Dolène fit le choix de mener le trio vers les hauteurs, laissant le soin à R’yline de s’occuper
de Flodal. Son anxiété risquait de contaminer inutilement les autres. Autant se partager
les tâches.
Le soldat poussa l’enfant qui n’eut d’autre choix que d’avancer près du visage toujours
souriant d’R’yline. Il serra davantage le tissu délavé qu’il tenait entre ses mains. R’yline
n’osa pas y toucher, elle préféra se relever, venir à ses côtés, une main dans son dos pour
l’inviter à avancer :
— On y va ?
Elle fit un signe aux soldats pour qu’ils remontent sur le bateau qui largua promptement
les amarres.
R’yline guida un Flodal mutique et tendu sur la pente douce qui montait vers le domaine.
Près de l’aile droite s’étendait un bâtiment d’un niveau, plutôt long où était logés les
animaux : deux chevaux, quatre vaches, deux moutons et six chèvres. Elle entra et se
dirigea directement vers le fond. Les deux derniers box étaient occupés par une jeune
jument isabelle sauvée de la boucherie et par un hongre plus âgé à la robe alezane. Elle
sortit de sa poche la pomme qu’elle avait attrapée avant d’entrer, la tordit afin de la
couper en deux puis o􀆯rit la moitié au garçon.
— Tiens, mets ta main bien à plat. Tends lui le fruit. Il t’en sera très reconnaissant,
l’encouragea R’yline en pointant le cheval alezan.
Le hongre redressa aussitôt les oreilles, le museau reniflant l’air avec envie. Flodal
regardait le morceau de fruit sans bouger.
Elle avait pris soin de lui montrer la posture en évitant de le toucher. Les souvenirs
sombres de ces premiers solemnums de servitude lui revinrent en mémoire. À cette
époque elle détestait tout contact physique, sûrement à cause de la prostitution forcée.
Elle imaginait que cet enfant avait aussi besoin de sa bulle de sécurité.
Elle vit son bras se tendre timidement, la main bien ouverte. Le hongre attrapa en douceur
le fruit et se mit à le croquer bruyamment. Flodal a􀆯icha un grand sourire. Il regarda l’autre
moitié de pomme avec envie tandis que la jument renâclait de jalousie.
— Prends ce morceau pour la jument. Elle s’appelle Praline et celui que tu viens de
nourrir c’est Placide.
Le garçon donna avec plus d’empressement la friandise à Praline qui l’attrapa en lui
chatouillant la paume. L’enfant éclata de rire.
— Merci de m’avoir aidée, dit simplement R’yline.
Elle se releva et partit chercher du foin. L’enfant la suivit en silence, observant le moindre
de ses gestes. Avant de repartir, elle le fit caresser chaque bête entre les deux oreilles. Il
sourit à nouveau à ce contact.
— Je vais te montrer ta chambre si tu es d’accord, proposa la Naïadienne en se
dirigeant vers la sortie de la bâtisse.
L’enfant ne dit rien, mais lui emboîta le pas.
Soudain, R’yline sentit un contact chaud et moite dans sa main. Flodal venait de glisser
ses doigts dans les siens.
L’incertitude et l’angoisse d’R’yline s’étaient définitivement envolées. Une voix intérieure
enfantine lui murmura « Merci de prendre soin de lui ! J’aurais aimé qu’on le fasse pour
moi. »